Cette conférence organisée à l’occasion de la Journée mondiale de la sécurité et de la santé
au travail avait une double vocation : commémorer les personnes décédées sur
leur lieu de travail et mettre en lumière les réalités et perspectives des
travailleurs les plus exposés aux effets du changement climatique.
Cette thématique entrait en forte résonance avec
l’actualité, marquée par la publication du Rapport 2025 sur le climat en Europe,
qui constate que le continent se réchauffe plus rapidement que le reste de la
planète.
Si cette réalité est évidente dans des régions déjà chaudes
telles que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce, elle concerne également d’autres
territoires. Les inondations de la vallée de l’Ourthe en 2021 en sont un rappel
marquant.
Les intervenants de la conférence ETUI ont proposé des
approches variées visant à prévenir les atteintes à la santé et les décès des
travailleurs exposés aux effets du changement climatique. Ils ont mis en avant
les responsabilités des États, des institutions et des employeurs afin d’éviter
la multiplication de tragédies similaires à celles commémorées le 28 avril.
Le cas des inondations de la ville de Valence a été
fréquemment cité, mais d’autres situations ont également été abordées : les
travailleurs migrants dans le sud de l’Espagne confrontés à des vagues de
chaleur extrême sans droits sociaux, les pêcheurs migrants en Irlande ou encore
les ramasseurs d’ordures au Brésil. Autant d’exemples concrets illustrant
l’importance du prisme de l’intersectionnalité face à la crise climatique.
L’intersectionnalité face aux risques climatiques
L’intersectionnalité est une approche sociologique qui
met en lumière la multiplicité des discriminations dont une personne peut être
victime. Celles‑ci se fondent sur son genre, sa religion, son origine ethnique,
son handicap, etc., et se renforcent mutuellement. Cette approche permet de
mieux comprendre et de lutter plus efficacement contre les violences et
inégalités subies par les personnes les plus vulnérables.
En effet, tous les travailleurs ne sont pas exposés de
la même manière aux risques climatiques, qu’il s’agisse des températures
extrêmes, des radiations UV, des événements météorologiques extrêmes ou encore
de la pollution de l’air. Il est donc impératif de prendre en compte les
vulnérabilités spécifiques de certains groupes, tels que les personnes
migrantes, les mères solos ou encore les travailleurs indépendants.
Par exemple, une mère solo migrante est
particulièrement vulnérable du fait de la combinaison de son statut social et
de la charge du travail de soin, qui s’ajoute à son activité professionnelle.
Cette accumulation de responsabilités la rend plus fragile physiquement et
socialement sur le lieu de travail.
Le cas des travailleurs migrants dans la pêche
irlandaise
La doctorante Emily Cunniffe, de l’université Trinity
College de Dublin, a présenté le cas des travailleurs migrants employés sur les
bateaux de pêche irlandais. Dans ce secteur, la législation environnementale se
renforce afin de favoriser une transition vers une « économie bleue durable ».
Toutefois, plusieurs cas de bateaux immobilisés pour
non‑respect des normes environnementales ont mis en évidence que les
travailleurs migrants à leur bord ne bénéficiaient d’aucune protection sociale
et ont ainsi perdu leur emploi sans garanties.
Ce secteur en déclin emploie majoritairement des
travailleurs migrants et figure parmi ceux présentant le plus grand nombre
d’accidents du travail, lesquels tendent par ailleurs à augmenter sous l’effet
de la crise climatique.
Il apparaît dès lors essentiel que les politiques
environnementales, notamment celles relatives à la décarbonation de l’économie
bleue, intègrent pleinement les dimensions sociales, les conditions de travail
et la protection des travailleurs concernés.
Chiffres erronés et besoin urgent d’action
La plupart des rapports sur les décès au travail se
concentrent exclusivement sur les morts liées à la chaleur, ce qui les rend
largement non exhaustifs. De plus, les décès liés aux températures extrêmes
sont eux‑mêmes sous‑rapportés : bien souvent, seules les morts survenues
directement sur le lieu de travail sont comptabilisées, alors que certaines
personnes décèdent ultérieurement, en dehors de celui‑ci, à la suite de
conditions de travail dangereuses.
Ce manque de données fiables a notamment été souligné
par Juan Escribano Gutiérrez, de l’université de Cordoue, lors de sa
présentation intitulée « La légitimité de la participation des travailleurs
à l’analyse des impacts du changement climatique au travail ».
Il existe donc un besoin urgent pour les pays
européens d’adopter des mesures de protection renforcées en faveur des
travailleurs les plus vulnérables face à la crise climatique.
Bien que le réchauffement global de l’Europe (estimé à
environ +2,4 °C depuis l’ère industrielle) ne se limite pas aux vagues de
chaleur estivales, celles‑ci constituent aujourd’hui le principal point
d’entrée du débat. Une question centrale s’impose dès lors : comment protéger
les travailleurs sur les chantiers, en mer, ou ceux fortement mobiles dans le
cadre de leur activité professionnelle, comme les aides ménagères à domicile ?
La conclusion intermédiaire de la journée souligne
qu’une approche « top‑down » est nécessaire, et que le recours aux
équipements de protection individuelle reste essentiel.
Quelles solutions pour protéger les travailleurs ?
Face à ces constats, plusieurs leviers ont été mis en
avant. Premièrement, il est nécessaire de renforcer la voix des travailleurs
via la concertation sociale. Deux outils ont été identifiés : le droit de
grève, en tant que droit fondamental, et le dialogue social au sein des
entreprises. Ces leviers doivent être consolidés par les représentants des
travailleurs.
Deuxièmement, la recherche doit être soutenue afin de
servir de base aux conventions collectives de travail. Les études de terrain
permettent de mettre en évidence la réalité vécue par les travailleurs et leurs
difficultés, renforçant ainsi la capacité d’action pour améliorer les
conditions de travail.
Troisièmement, l’accès à l’information est crucial.
Bien que l’information circule aujourd’hui plus rapidement que jamais, de
nombreuses institutions publiques et privées rencontrent des difficultés de
diffusion, voire manquent à leur obligation de communication. À titre
d’exemple, la ville de Valence a mis en place un système d’alerte contre les
inondations à la suite de la catastrophe de 2024. Les entreprises et les
employeurs doivent également s’emparer de la responsabilité en matière de
prévention et de protection.
Quatrièmement, le reporting constitue un outil
central. Malgré une certaine résistance culturelle à son égard, il demeure un
puissant levier de responsabilisation des entreprises.
En conclusion, les intervenants ont souligné à
plusieurs reprises qu’il n’était pas nécessaire de « réinventer la roue », mais plutôt de
s’inspirer des pratiques existantes. De nombreuses mesures de protection des
travailleurs ont été développées à la suite d’accidents du travail ou de
catastrophes climatiques.
La directive européenne OSH sur la prévention et la
protection au travail constitue à cet égard une base solide sur laquelle les
employeurs peuvent et doivent s’appuyer pour faire face aux défis posés par la
crise climatique.