Néanmoins, l’impact
ne sera pas le même pour tout le monde en fonction du niveau de revenu et des
usages.
Pour un certain
nombre de ménages, l’augmentation actuelle du prix à la pompe peut tout à fait
être absorbée sans trop de difficulté, d’autant plus que des changements de
comportement, comme réduire sa vitesse sur autoroute, faire davantage de télétravail quand cela est possible, utiliser les transports publics ou encore optimiser ses déplacements, peuvent alléger les conséquences des augmentations de prix.
À titre d’exemple,
une personne qui roule 13 000 km par an et consomme 6 litres aux 100 km, si le prix
du diesel passe de 1,5 euros à 2,2 euros au litre, verra sa facture annuelle
augmenter de 546 euros, soit 45,5 euros par mois.
Un ménage aisé disposant d’une voiture électrique et d’un logement parfaitement isolé ne sera que
faiblement touché.
Pour les ménages
précarisés, en revanche, l’addition risque d’être salée et d’aggraver la
spirale de la pauvreté. En effet, outre l’augmentation des prix de l’énergie, l’inflation
risque, si la crise se prolonge, de toucher l’ensemble des biens de
consommation. Cette inflation est déjà en cours. L'inflation annuelle de la zone euro est montée à 2,5 % en mars, contre
1,9 % en février. Cela marque le taux le plus élevé depuis janvier 2025. Pour la Belgique, les prévisions
tablent sur une inflation de 3,2 % pour 2026. N’oublions pas que de nombreux
biens et services sont très dépendants du pétrole : la fabrication des
intrants agricoles, le transport des marchandises, et la quasi-totalité des
produits et des biens que nous utilisons quotidiennement sont fabriqués à base de
pétrole, des vêtements que nous portons aux produits cosmétiques, en passant
par les innombrables objets en plastique que nous utilisons.
Face à
l’augmentation des prix de l’énergie, il s’agit prioritairement d’aider les
ménages les plus exposés aux hausses de prix en raison de la faiblesse de leurs
revenus au regard de leurs besoins de consommation. Nous devons, à plus long terme,
organiser la sortie quasi totale des énergies fossiles pour le climat, pour réduire
notre dépendance dans un contexte géopolitique de plus en plus instable, pour sécuriser
notre approvisionnement, et pour assurer l’accès de toutes et tous à l’énergie.
En mars 2026, les
entreprises pétrolières de l’Union européenne ont réalisé 2,5 milliards d’euros
de bénéfices supplémentaires grâce à la hausse du prix des carburants. En
Belgique, cela représente 2,3 millions d’euros par jour.[1]
Alors que les grands groupes pétroliers et les raffineurs (très présents en
Belgique) voient leurs marges bénéficiaires exploser, qu’attend-on pour aller
récupérer une partie de ces surprofits ?
En 2022, 21,8% des
ménages wallons étaient en situation de précarité énergétique. Le tarif social
a déjà prouvé, lors de la crise énergétique de 2022, son efficacité pour
prémunir les ménages les plus exposés à la fluctuation des prix du gaz et de
l’électricité.
Environ 10% des
ménages belges bénéficient de ce tarif. La Banque Nationale de Belgique (BNB), notamment, a reconnu qu’il s’agissait de l’un des dispositifs les plus
performants pour protéger les consommateurs vulnérables.
Lors de la
précédente crise de l’énergie, l’élargissement du tarif social aux
bénéficiaires de l’intervention majorée (BIM) a représenté un coût de 1,49
milliard d’euros.
Pour financer cette
extension, l’État a pu compter, entre autres, sur les recettes exceptionnelles
de la taxe sur les surprofits des producteurs d’électricité estimée à 1,2
milliard d’euros pour la période 2022-2024.
Parallèlement à
l’aide financière, il convient d’offrir aux consommateurs vulnérables les
moyens de développer des alternatives à l’usage des combustibles fossiles.
En effet, isoler
son logement, installer une pompe à chaleur, des panneaux solaires ou électrifier
sa mobilité demande de réaliser des investissements coûteux qui sont loin
d’être à la portée de toutes et tous sans oublier les locataires dépendants de
la bonne volonté du bailleur.
Afin d’anticiper
les investissements nécessaires pour atténuer les conséquences de l’ETS2 (taxe
carbone) sur les ménages vulnérables, un Fonds Social Climat va être mis en
place au niveau de l’Union européenne. Environ 25 % des revenus de l’ETS2 iront
dans ce Fonds. Pour la période 2027-2032, la Wallonie disposera ainsi de 546,9
millions d’euros, auxquels elle devra ajouter un cofinancement de 25 %, soit au
total 729 millions d’euros.
Les 75 % restants
sont estimés entre 5,4 et 7,6 milliards d’euros sur la période 2027-2030 pour
la Belgique mais doivent encore faire l’objet d’une répartition entre les
entités fédérées.
Selon la Commission
européenne, les moyens du Fonds social climat doivent permettre d’offrir un
soutien ciblé aux ménages, aux usagers des transports et aux microentreprises
les plus durement touchés par l'introduction d'une tarification du
carbone. Ils peuvent être utilisés pour financer des politiques additionnelles
aux mesures structurelles déjà en place au niveau des États membres ou pour
offrir un soutien aux revenus.
Le reste des
recettes devra être utilisé prioritairement pour atténuer l'impact social
et économique de l’ETS2 sur les groupes et les entreprises vulnérables ou pour
accélérer la transition climatique en soutenant des mesures de
décarbonation.
La Wallonie a
décidé de cinq mesures dans le cadre de son Plan social climat qui sont :
-
La rénovation de 3100 logements
publics.
-
L’attribution de chèques mobilité.
-
Le transport à la demande.
-
L’accompagnement des
micro-entreprises vulnérables.
-
La rénovation
énergétique de 93 logements sociaux dans la Communauté germanophone.
Ces mesures doivent, impérativement, être complétées et amplifiées par
les 75% de recettes directes de l’ETS2 permettant, notamment, de promouvoir la
rénovation énergétique par quartier, le déploiement de réseaux de chaleur ou
encore la lutte contre l’insalubrité qui influence également grandement le
confort thermique des ménages.
Parallèlement aux mesures financées par les recettes de l’ETS2, l’investissement
dans des transports publics performants représente clairement une solution qui
allie à la fois le développement d’alternatives à la voiture et la lutte contre
le changement climatique. Il s’agit d’une mesure de transition juste par
excellence.
Le développement des énergies renouvelables représente une priorité absolue,
à la fois pour réduire, à terme, notre dépendance aux combustibles fossiles et pour respecter les objectifs climatiques.
En 2023, la production nette d’électricité renouvelable, principalement
éolienne et solaire, a atteint 22% de la production nette d’électricité totale
en Wallonie, ce qui représente 44% de l’objectif fixé par le PACE 2030 (Plan
Air Climat Energie).[3]
La poursuite des investissements est indispensable pour atteindre les
objectifs fixés, mais il importe également que les bénéfices issus de la
production d’électricité renouvelable, plutôt que d’être distribués sous forme
de dividendes aux actionnaires des grands groupes énergétiques, soient
réinvestis au bénéfice de la collectivité, notamment pour financer la
rénovation énergétique du parc de logement. C’est la raison pour laquelle il
s’agit de prioriser les projets éoliens public-citoyens, le développement des
coopératives de production d’énergie verte ou encore les communautés d’énergie
pour lesquelles la Wallonie reste à la traîne par rapport à Bruxelles. Ce type
de projets offre, en outre, l’avantage de maintenir un prix de l’énergie
maîtrisé, moins dépendant des variations du marché.
Parallèlement, le renforcement du réseau de distribution, allié à
l’amélioration de l’efficacité énergétique, est vital pour permettre
l’électrification croissante des usages et la gestion de l’offre et de la
demande sur le réseau.
Plus particulièrement, la réalisation de la Boucle du Hainaut qui est le
chaînon manquant pour amener l'électricité verte aux entreprises de toute la
Wallonie ne peut plus être retardée. Il s’agit d’une condition nécessaire à la
décarbonation de l’industrie et au maintien de l’emploi régional sachant que
des entreprises comme celle d'Artbois à Étalle envisagent déjà sérieusement de
se délocaliser en France, en Allemagne ou au Grand-Duché de Luxembourg et que
de nombreuses autres sont dans l’attente d’un raccordement.
Dans l’Union européenne, le prix de l’électricité est couplé au prix du
gaz. Pourtant, si on reprend les chiffres de 2024, alors
que seuls 17,6% de l’électricité en Belgique est produite à partir du gaz
naturel, les prix de l’électricité montent en flèche à chaque crise
géopolitique.
En 2022, l’Espagne
et le Portugal ont négocié le plafonnement du prix du gaz, permettant ainsi à
la fois de faire baisser le prix de l’électricité mais également de limiter les
profits exceptionnels réalisés par les autres producteurs, notamment nucléaires
dont l’outil de production est amorti depuis longtemps. La mise en œuvre d’un
même mécanisme en Belgique permettrait, en outre, de renforcer l’avantage
compétitif de l’électricité par rapport aux combustibles fossiles, et partant,
d’encourager la décarbonation de l’économie.
Clairement, la
libéralisation des marchés du gaz et de l’électricité a été un échec. Alors
qu’elle devait favoriser la baisse des prix grâce à la mise en concurrence,
elle s’est traduite en réalité par une complexification pour le citoyen, une
plus grande volatilité des prix et l’explosion de la précarité énergétique.
L’accès à l’énergie
constitue un droit fondamental au même titre que l’éducation, la santé ou la
mobilité. Il ne doit pas dépendre ni de la spéculation, ni de la variation des
cours en temps réel, d’autant plus que le rapport de force entre les
consommateurs et les acteurs du marché est complètement déséquilibré.
Une gestion
publique du secteur de l’énergie permettrait de réguler les tarifs afin que les
prix payés par les consommateurs soient fonction du coût moyen et optimisé du
mix énergétique, mais aussi de développer un plan d’équipement qui assure une
indépendance énergétique maximale et une sécurité d’approvisionnement maîtrisée.
En revanche, l’attribution d’une tranche de consommation énergétique
gratuite à tous les ménages y compris en fonction de la composition du ménage ou
la mise en place d’une tarification progressive de l’énergie s’avèrent plus
discutables. En effet, si la consommation énergétique est corrélée au niveau de
revenu, elle est influencée également par bien d’autres facteurs comme la
taille du logement ou la performance énergétique de celui-ci. Par conséquent, sachant
que les ménages les plus précarisés habitent le plus souvent dans des passoires
énergétiques, ce type de mesure risque, finalement, de bénéficier aux ménages
aisés qui, eux, ont la capacité d’investir dans l’isolation de leur logement. Cela
ne représenterait donc pas un soutien significatif pour celles et ceux qui en
ont le plus besoin au contraire de l’extension du tarif social. Une
tarification progressive de l’énergie peut encourager l’adoption de
comportements de sobriété, mais elle reste sans effet pour des ménages qui
adoptent déjà ces comportements en permanence faute de moyens financiers et
dont la surconsommation dépend de leurs conditions de logement.
De la même façon, la réduction des taxes sur l’énergie pèse sur les finances
publiques sans toucher aux surprofits générés par les grands groupes
énergétiques qui spéculent sur le prix de l’énergie et profitent de la crise
pour tirer les prix vers le haut. Ce type de mesure risque, finalement, de se
traduire par une prime aux multinationales de l’énergie en raison de la prise
en charge des externalités négatives de la crise par les pouvoirs publics, alors
qu’il faudrait, au contraire, faire contribuer ces entreprises, au regard des
profits exorbitants qu’elles engrangent.