La COP 28, le pétrole et le nucléaire...

Il était une fois, il était deux fois, il était vingt-huit fois… La Conférence des Parties – COP – se réunit chaque année depuis 1994. Elle est le moment de prise des décisions (par consensus) en matière de lutte contre le dérèglement climatique. La 28e édition s’est tenue du 30 novembre au 12 décembre 2023 à Dubaï, aux Émirats arabes unis, sous la présidence du Sultan Al-Jaber qui dirige l’une des principales compagnies pétrolières des Émirats arabes unis. Les délégations de 197 pays et de l’Union Européenne, la société civile, des entreprises, des ONG, des scientifiques, des syndicats et les médias y étaient présents.

Il s’agissait de la plus grande COP de tous les temps, avec 97.000 tickets d'entrée et quatre fois plus de lobbies que l'an dernier, on y comptait 2.456 lobbyistes. Un enjeu important de la COP 28 était la sortie des énergies fossiles.

Pendant ce temps en Belgique…

Jeudi 30 novembre dernier, la justice belge a condamné l’Etat fédéral, la Flandre et Bruxelles-Capitale pour action insuffisante en matière de climat (réduction d’au moins 55 % d’émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 1990). Pour la Wallonie, la Cour d’appel de Bruxelles a jugé que son plan climat lui a permis de rencontrer, en 2020, l’objectif qu’elle s’est fixé en termes d’émissions de gaz à effet de serre. La Wallonie n’est cependant pas le bon élève que l’on croit. En effet, ce bon résultat est, en grande partie, lié à la désindustrialisation de la Wallonie par la fermeture de la sidérurgie.

La « peau neuve » des pétroliers

L'adoption d’un Fonds des pertes et préjudices a été votée. Il est destiné à soutenir les pays confrontés aux conséquences des changements climatiques.

Le sultan Al-Jaber a demandé aussi que les gouvernements s’accordent sur un triplement des capacités mondiales en énergies renouvelables et un doublement du taux d'amélioration en efficacité énergétique d'ici à 2030. Voilà des annonces qui semblent positives mais cela ne suffira visiblement pas à diminuer la source des émissions de gaz à effet de serre. En effet, le dernier rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement, montre que les volumes de production d’énergies fossiles envisagés seraient deux fois trop importants pour permettre de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C.

Même si un certain nombre d’états producteurs se sont engagés à atteindre des émissions nettes nulles dans la deuxième moitié du siècle, il est prévu deux fois plus d’extraction et de fabrication que les volumes compatibles avec l'Accord de Paris et presque cinq fois plus pour le charbon.

Que penser quand notre actuel premier ministre déclare : « Il faut arrêter d’opposer l’économie et l’écologie, l’industrie nous aidera à réaliser nos objectifs écologiques. » ?

Le retour du nucléaire

Le 2 décembre, en marge la conférence, 22 pays dont la Pologne, les États-Unis, les Émirats arabes unis, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la France se sont engagés à multiplier par trois les capacités de production nucléaire en 2050. Et ils espèrent que d’autres pays les rejoindront dans cette voie.

Dans la foulée, en mars 2024, la Belgique organisera un sommet, consacré à ce sujet, rassemblant au minimum les États signataires, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), les investisseurs et les régulateurs du secteur.

L’énergie nucléaire et le gaz sont, depuis juillet 2022, considérés comme énergies « vertes » en Europe et pour Emmanuel Macron, président de la République française : « Aucune stratégie crédible, ni nationalement ni mondialement, ne permet de sortir du charbon et des fossiles en reposant uniquement sur le renouvelable. »

Dans la même veine, pour le premier ministre Alexander De Croo, le gouvernement suivant devra : « …envisager une prolongation de 20 ans de Doel 4 et Tihange 3 » et « analyser consciencieusement le besoin d'agir sur Tihange 1. »

En réponse à ce renouveau de l’énergie nucléaire, voici quelques éléments de réflexion. Christian Steffens, ingénieur industriel, consultant en énergétique, électricité et électronique, nous rappelle des faits à ne pas sous-estimer :

  • Le nucléaire mondial, c’est environ 450 centrales dont 50 à l’arrêt, en fin de vie. Il représente 1,5 % de toute l'énergie consommée. Le nucléaire produit environ 9,5 % de l’électricité mondiale (chiffre en décroissance). L’électricité représentant environ 16 % du total des énergies consommées, cela donne : 9,5 % x 16 % = 1,5 %.
  • Au niveau mondial, avec des technologies existantes, le potentiel d'économie d'énergie est de l'ordre de 40 à 50 % et celui des énergies renouvelables de 50 à 70 % de la consommation mondiale actuelle.
  • La production d’énergie nucléaire est peu rentable à moins d’être fortement soutenue et subsidiée par l’Etat comme c’est le cas en France et en Belgique.
  • Entre le moment de la décision de construire une centrale nucléaire et celui où elle produit effectivement de l’électricité, il faut compter 10 à 20 ans.
  • En tenant compte des énergies fossiles consommées lors de l'extraction, du raffinage, du transport, de l’enrichissement de l'uranium et de la construction des centrales nucléaires, le bilan CO2 de la production d'électricité d'origine nucléaire est de l'ordre de 150 à 250 gr.CO2/KWh. C'est moins que la production d'électricité d'origine fossile (500 à 1.200 gr.CO2/KWh) mais plus que la production d'électricité d'origine renouvelable (30 à 80 gr.CO2/KWh).
  • L’uranium est une ressource épuisable. Au rythme actuel de consommation (1,5 %), il en reste pour 40 à 50 ans. En cas d’utilisation de « surgénérateurs » (qui n’ont toujours pas fait leurs preuves actuellement), les estimations pourraient monter de 100 à 200 ans. Tout cela générant des quantités de déchets (radioactifs et dangereux pour des milliers ou même des millions d’années) et des risques d’accident nucléaire.
  • La probabilité d’un accident grave est très faible mais existante : Three Mile Island en 1979, Tchernobyl en 1986, Fukushima en 2011. Aussi, chaque année, des dizaines d’accidents et/ou incidents se produisent dans les centrales nucléaires et les centres de traitement du combustible.
  • Après avoir tenté de jeter les déchets dans les océans, l’idée est actuellement de les descendre au fond des puits de mines. Qu’en est-il de la stabilité géologique et hygrométrique du sous-sol et de la stabilité des sociétés humaines sur des milliers d’années ?

Les secteurs des énergies fossiles et nucléaires semblent encore avoir de beaux jours devant eux. Qu’en sera-t-il de nos conditions de vies dans un monde à plus d’1,5 °C ? Qu’en sera-t-il de la santé humaine, de l’environnement et d’une transition juste en jouant le jeu des grands lobbies industriels ?