Contrairement à une idée répandue, l'IA n'est pas une invention récente.
Si l'expression « intelligence artificielle » apparaît officiellement en 1956
lors de la conférence de Dartmouth, les travaux sur la possibilité de créer des
machines capables de reproduire certaines formes d'intelligence remontent aux
années 1940 et 1950. Alan Turing, notamment, a joué un rôle majeur dans cette
réflexion en proposant le célèbre « test de Turing », destiné à évaluer la
capacité d'une machine à imiter le comportement humain.
Après plusieurs décennies marquées par des avancées et des périodes de
ralentissement, l'IA connaît un essor spectaculaire depuis 2022 grâce à
l'émergence de l'IA générative. Popularisée par des outils tels que ChatGPT,
cette nouvelle génération de systèmes est capable de produire du texte, des
images, du son ou encore de la vidéo à partir de simples instructions formulées
par l'utilisateur.
Cependant, l'intelligence artificielle ne se résume pas aux agents
conversationnels. Elle trouve aujourd'hui des applications dans pratiquement
tous les secteurs : santé, industrie, finance, logistique, mobilité, défense,
agriculture ou encore transition énergétique.
Comme toute technologie, l'IA n'est ni intrinsèquement bénéfique ni
nuisible. Son impact dépend largement des usages qui en sont faits. Dans le
domaine environnemental, elle constitue à la fois un levier potentiel
d'amélioration et une source croissante de pressions sur les ressources
naturelles.
Les apports potentiels de l'IA à la
transition écologique
L'intelligence artificielle peut contribuer à réduire certaines
pressions environnementales grâce notamment :
Ces applications peuvent générer des gains d'efficacité significatifs
lorsqu'elles sont orientées vers des objectifs de sobriété énergétique ou de
protection des ressources.
Une empreinte environnementale croissante
Les bénéfices potentiels de l'IA ne doivent toutefois pas masquer son
coût environnemental.
Consommation d'eau
Les centres de données nécessaires à l'entraînement et au fonctionnement
des modèles d'IA consomment d'importantes quantités d'eau, principalement pour
le refroidissement des équipements.
L'évaluation précise de cette consommation demeure difficile. Les
entreprises du secteur publient encore peu de données détaillées et les
méthodes d'évaluation varient fortement selon les études.
Il convient également de distinguer :
L'empreinte hydrique comprend plusieurs niveaux :
Cette empreinte est partiellement délocalisée puisque de nombreux
équipements sont fabriqués à l'étranger. La pression exercée sur la ressource
en eau varie également selon les régions et les périodes de l'année, ce qui
peut accentuer les conflits d'usage lors des épisodes de sécheresse avec
l’agriculture et l’approvisionnement des ménages.
Consommation d'énergie
L'un des principaux enjeux de l'IA concerne sa consommation électrique.
Cette consommation résulte de deux phases principales :
L'entraînement des modèles, qui nécessite de gigantesques volumes de données et d'importantes
capacités de calcul. Cette phase peut mobiliser des milliers de processeurs
spécialisés pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
L'inférence, c'est-à-dire
l'utilisation quotidienne des modèles par les utilisateurs. Chaque requête
nécessite des ressources informatiques dont l'addition devient considérable
lorsque des centaines de millions de personnes utilisent simultanément les
mêmes services.
La génération d'images et surtout de vidéos figure parmi les usages les
plus énergivores de l'IA générative.
L'augmentation rapide du nombre d'utilisateurs et de la taille des
modèles entraîne une croissance soutenue de la demande énergétique des centres
de données. Cette évolution soulève des questions relatives à la disponibilité
des capacités de production électrique, à la stabilité des réseaux et aux
émissions de gaz à effet de serre associées.
Le cas du data center de Google à
Saint-Ghislain : un exemple des enjeux soulevés par l'IA
L'implantation de Google à Saint-Ghislain constitue un exemple
révélateur des défis environnementaux et énergétiques liés au développement de
l'économie numérique et de l'intelligence artificielle.
À Saint-Ghislain, Google exploite déjà l'un des principaux data centers
de Belgique et prévoit de poursuivre son développement à travers la
construction de nouvelles infrastructures.
L'un des premiers enjeux concerne la consommation d'eau. Le
refroidissement des équipements informatiques nécessite des volumes importants
d'eau douce, particulièrement lors des périodes estivales. Selon les données
publiées par Google, les prélèvements d'eau du site ont quasiment doublé entre
2023 et 2026 pour atteindre de l'ordre de 800 millions de litres, ce qui représente l'équivalent de la consommation annuelle
de 6750 à 8 500 ménages wallons. Cette situation soulève la question de la
disponibilité de la ressource, notamment lors des périodes de sécheresse où les
besoins de l'industrie, de l'agriculture et de l'alimentation en eau potable
entrent potentiellement en concurrence.
Le deuxième enjeu concerne l'approvisionnement en électricité. Deux
nouveaux data centers sont envisagés sur le site, pour une puissance estimée
entre 200 et 450 MW. À titre de comparaison, une telle capacité correspond à la
consommation annuelle d’environ 500 000 ménages. Ces besoins supplémentaires
interviennent dans un contexte où la Wallonie cherche simultanément à
électrifier son industrie, ses transports et son chauffage afin d'atteindre ses
objectifs climatiques.
La question n'est donc pas uniquement celle de la quantité d'énergie
consommée, mais également celle de l'allocation des ressources disponibles. La
réservation d'importantes capacités sur le réseau électrique par Google limite
potentiellement les possibilités de raccordement d'autres projets industriels.
Le projet « Go for Zero » d'Holcim est régulièrement cité comme exemple des
tensions qui peuvent apparaître entre différents usages de l'électricité
décarbonée.
Face à ces critiques, Google s'est engagé, dans le cadre de la
convention carbone conclue avec le Gouvernement wallon, à couvrir l'intégralité
de sa consommation électrique par des approvisionnements renouvelables.
Toutefois, la demande des centres de données progresse plus rapidement que le
développement de nouvelles capacités de production renouvelable.
La question des retombées économiques fait également débat. Les
investissements annoncés par Google se chiffrent en milliards d'euros et
génèrent d'importantes activités pour les entreprises de construction et les
sous-traitants régionaux. En revanche, une fois les installations mises en
service, le nombre d'emplois directs créés reste relativement faible au regard
des montants investis, les centres de données étant largement automatisés.
Conclusion
Nous n’avons abordé dans cet article que les principaux enjeux
environnementaux de l’IA La question démocratique, l’emploi, la fracture
numérique n’en sont pas moins importantes.
Sur le plan de l’écologie, si l'intelligence artificielle constitue un
outil puissant susceptible d'accélérer certaines solutions environnementales,
d’optimiser certaines consommations ou de contribuer à des domaines essentiels
comme celui de la santé, son développement incontrôlé à grand échelle s'accompagne
d'une consommation exponentielle d'eau, d'énergie et de matières premières.
L'enjeu n'est donc pas d'être favorable ou opposé à l'IA, mais de
veiller à ce que son développement s'inscrive dans une logique de sobriété, de
transparence et d'évaluation rigoureuse de ses impacts environnementaux et
sociaux afin que les bénéfices attendus pour la société dépassent réellement
les externalités négatives qu’elle engendre.